Exhumation

quand Brel brillait à Knokke-le-Zoute

par , 23 septembre 1996

Tu n’as commis d’autre pêché/Que distiller chaque jour l’ennui et la banalité ». Jacques Brel avait « La Haine » à ses débuts. Il est mort, Jacky, il y a quinze ans. Le temps, pour nous, de nous embourgeoiser. De grossir comme des cochons, de vieillir comme des... Le temps, pour lui, de converser là-bas, là-haut ?, avec d’autres poètes. Point de nostalgie ici : fils du rock, je suis né un an après que Jacques Brel eut fait ses adieux à la scène. Et pourtant quand j’écoute sur laser ses portraits enregistrés en prise directe, j’éprouve les mêmes rires, les mêmes pleurs, que ceux qui l’épiaient il y a trois décénies sur un transistor mono ou un pick-up tuberculeux. Jacques Brel, merci de me reconcilier avec mes Vieux. Bravo Jacko d’être le dernier poète de la chanson. Elle est devenue un supermarché, depuis. Toi qui chantais l’amour et la mort, les filles et les chiens, les amis et la Mère, la tienne et celle du Nord, toi qui secouais les bourgeois et te moquais des bigotes, qui nous apportais des bonbons et nous invitais à manger des moules et puis des frites chez Eugène, toi qui loua les charmes de Mathilde, de Frida la blonde ou du cul de la Madeleine, toi qui créa la valse à mille temps et le tango funèbre, qui magnifiais Paris, Amsterdam, Vesoul et les cabarets de Knokke-le-Zoute, toi, Brel, tu Jacques encore. « Quand on a que l’amour », on a toi. Quand on a plus d’amour, on t’a toujours. Jacques Brel, mon ami, pourquoi ne suis-je pas né plus tôt pour pouvoir t’applaudir là, face à toi, à l’Olympia en 61 ?

Toi qui mitraillais les injustices, tes enregistrements publics sont de bien salopes cruautés. Sans l’image, je suis contraint à imaginer tes grandes mains battantes, tes poings fermés, ta dentition chevaline, ta sueur animale, ta cravate respectueuse, ton élégance du timide qui vomit avant chaque descente dans l’arène, ta gueule de desespéré prêt à tout ou d’amoureux infidèle. « Etre lyrique, c’est tellement fort que si les gens ne sentent pas votre c ?ur, ils voient vos dents ». Homme et ombre (un unique projecteur te suivait à la trace), c’était tout. Et ça suffisait pour que tu sois « une heure rien qu’une heure durant/Beau et con à la fois » (« La chanson de Jacky »). Beau comme un chansonnier qui ne délivrait pas de messages (« il n’y a que les facteurs qui portent les messages ») et con avec tes histoires accroche-c ?ur et tire-larmes. Beau quand tu te produisais (secrètement) dans des hospices et con comme le perfectionniste qui pissa à Remoulins dans un piano mal accordé. Tu brillais chaque soir. 300 galas par an, tu donnais. Théâtral, radical.

De 1952, année de ton premier passage à la radio belge, pistonné que tu étais par la famille associée à ton père (« la chance se viole » diras-tu), à 1967, où tu quittas les planches, tu vivais vite et fort. Après chaque gala, on voyait Monsieur déambuler dans les rues. Jusqu’à 5h du matin, avec tes compères et ton pote Jojo, homme-à-tout-faire avec qui tu partageas tout ce qui est partageable, tu faisais la bringue, buvais, riais, fumais clope sur clope, discutais avec le premier limonadier ou le dernier c ?ur-brisé venus, faisais des conquêtes furtives ou durables (trop amoureux de l’amour pour te contenter d’une femme, tu avoueras dans « La statue » : « moi qui ai trompé mes maîtresses/De printemps jusques en printemps »). Tu te couchais seulement quand, dans la moindre bourgade, le dernier rade fermait ou quand les fûts du buffet de la gare étaient vides. « Je chante et je suis gai/Mai j’ai mal d’être moi/Ami remplis mon verre » (« L’ivrogne »). Tu brûlais d’impatience, îvre de vitesse et de mouvement : « vivre, c’est très mauvais pour la santé », as-tu diagnostiqué. Prémonitoire.

Fiston d’un père francophone de souche flamande et d’une mère bruxelloise, tu transcenderas ta belgitude plate et grise comme ton pays. Une enfance terne, une scolarité foirée, un passage chez des scouts cathos avec qui tu croisas madame la Vocation. Une vie pépère, prévisible et rangée te guettait. Tu devanças l’appel et te planquas durant un service militaire moins éprouvant que tu ne le conteras (« Au suivant », « Le colonel », etc.). En 1949, à 20 ans, tu dirigeas une revue d’amis qui voulait « remplacer le goût bourgeois de confort et de luxe par le désir que la vie soit quand même utile à quelque chose » et c’est pourtant une place de cadre qui t’attend à la cartonnerie de papa. Fils de bourge moyen, tu seras l’artiste de la famille. Branquignole, tu n’as pas supporté « les carreaux de l’usine » (« Il pleut »). Tu ne gratouillais alors que trois accords, gling-pling-glang, et tes textes étaient empreints de religion : à ton arrivée à Paris, en 53, Brassens te surnommera l’ « Abbé Brel ». C’était déjà mieux que la carte de visite que tu t’étais fait imprimer à Bruxelles : « Jacques Bérel : fantaisiste » ! Ça a pris du temps, mais pas trop, pour que les critiques stoppent leurs conseils (« Monsieur Brel, il existe d’excellents trains pour Bruxelles »). Ça a été du rapide, finalement, pour que tu te retrouves en haut de l’affiche, en vedette belge, aprés avoir joué les « vedette américaine » et les levées de rideau.

En 58, tu pleures « Ne me quitte pas » (« ça n’a rien à voir avec une femme, diras-tu. C’est l’histoire d’un con et d’un raté ») pendant que Piaf console un « Milord ». A la porte des Lilas, Gainsbourg fait ses débuts de poinçonneur-chanteur. Grande année. Pendant dix ans, tu parcours le monde, remplis les salles et traques l’ennui. Et puis, il y a la cassure. Fidèle à « La chanson de Jacky », pour éviter de devenir, comme tu le redoutais, « chanteur pour femmes finissantes », tu abandonnes la scène un soir de mai 67 à Roubaix. « Celle-là, on ne la refera plus » glissas-tu à tes musiciens après chaque chanson. Tu refusais le ronron et t’amusais de ce qu’on disait de ta décision : « personne n’a voulu que je débute. Et maintenant personne ne veut que je m’arrête ».
A l’aube des années 70, tu es acteur médiocre pour film moyen (« L’emmerdeur », « L’aventure c’est l’aventure », etc.) et réalisateur incompris pour films bizarros (« Frantz » et « Far west »). Tu seras Don Quichotte dans une comédie musicale mise en scène par tes soins. En 74, navigateur et aviateur au long cours, tu vas d’îles en ports, d’océans en aérodromes. Tu t’installes aux Iles Marquises en novembre 75. Tu te sais malade depuis plusieurs mois. Cancer. Alors, une dernière fois, tu enregistres un album. « Les gars, excusez-moi, je n’ai qu’un seul soufflet », lâches-tu pendant les séances. On t’a opéré d’un poumon. Plus que jamais, tes chansons sont autobiographiques : « Mourir face au cancer/Par arrêt de l’arbitre (...) Mourir cela n’est rien/Mais vieillir ô ô vieillir », nous narguais-tu. Condamné à mort, tu te venges de notre obscénité d’avoir le temps. Toi, tu n’iras pas « du lit à la fenêtre/du lit au fauteuil/Et puis du lit au lit » (« Les vieux »). Ça, non. Tu te préparais à rejoindre ton Jojo, disparu avant toi : « Six pieds sous terre/Jojo tu frères encore » (« Jojo »). Alors, depuis ce 9 octobre 1978 où tu as succombé à une syncope, sans toi, on fait ce qu’on peut (« mais y-a la manière », rajoutais-tu dans « Fernand »). Pour célébrer ta disparition - tu voulais une mort joyeuse - une vidéo et un live inédits viennent de sortir [1]. Et moi, et nous, dans tes pas, « ce soir comme tous les soirs/je rentre chez moi/le c ?ur en déroute/Et la bite sous le bras ».

Site Paroles.net


Paru à l’origine dans le quotidien Le Jour, 23 septembre 1993.


[1CD & vidéo « Récital à Knokke-le-Zoute 1963 » et interview « Brel parle » en 1971 (Barclay).

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