Bastringue rock ’n’ comptines

Le Vrai Bernardo, home-studio genius. Absolument.

par davduf, 27 décembre 2007

A dire vrai, avec Le vrai Bernardo, on s’était croisé autour d’une compilation/déconstruction sur et de Serge Dassault. Puis, on s’était retrouvé sur une autre, « Remix Politix 1 ». Ensemble, on avait fait entre les deux tours de l’élection présidentielle 2007, « L’œil du Poulet ». Et puis, et puis... la suite est là. A lire en écoutant les mp3 disponibles ici.

Le Vrai Bernardo
(Interprétation. Unique)

- Qui es tu, Vrai Bernardo ?

Le vrai Bernardo est un ours des Pyrénées expatrié dans les Vosges. Il vit dans une cave nichée dans l’est de la France ; 5 m² avec un ordinateur au centre. C’est finalement un personnage derrière lequel je me cache et qui ne communique avec l’extérieur que par le biais d’un modem. Il est plein de paradoxes, à la fois naïf et cynique, empreint d’une modernité vieille France, décalé et ancré dans une certaine forme de réalité, virtuelle bien entendu. Il est somme toute presque humain.

- Et si tu es le Vrai Bernardo, qui est le faux ?

Ahhh… Revenons à la genèse. J’ai débuté mes agissements Bernardesques sur un blog il y a une poignée d’années. Il fallait alors choisir un pseudo. Je voulais être Zorro (genre vengeur masqué ; la frime, quoi). Mais il y en avait déjà 257 répertoriés. Hors de question d’être le 258ème. J’ai donc cherché du côté de Bernardo, moins tape-à-l’œil. Bingo, un seul répondait à l’appel. Je suis donc devenu le Vrai Bernardo, reléguant au rang de faux celui qui avait pris la place en premier. Maintenant, savoir qui c’est… Ben… On s’en fout, non ?

Maintenant, le pseudo est resté avec en toile de fond le sous-titre «  Mute but not deaf  » parce que justement, sur ce blog, je n’étais pas là pour parler de moi comme les autres, mais seulement pour donner à écouter.

- Comment travailles tu ? Avec quels outils ? Quels instruments ?

Un PC, Cubase 4, quelques plugs (Native Instruments, Ohm Force, Crysonic…), un micro statique et deux guitares. C’est l’arsenal de base, qui me permet d’entremêler sons acoustiques et électros. Ensuite, je fonctionne avec tout un tas d’objets banalement banaux que je sample (ou des banques de sons préexistantes) et que je séquence pour ancrer mes morceaux dans un quotidien entêtant. Mes pistes rythmiques recèlent plus de bruits de vélos ou de portes qui claquent que de caisses claires ou grosses caisses (quoique…L’un n’empêche pas l’autre.).

- Dis moi si je me trompe mais ta façon de sampler est avant tout de ré-interpréter. Je veux dire que tu rejoues des airs et des accords, comme d’autres trafiquent leurs samplers ? Je pense par exemple au morceau «  L’œil du Poulet  » (où tu reprends la musique d’« Eye of tiger »). Il y a aussi « Fantome » mais, là, je sèche (c’est bien une reprise camouflée, non ?)

Le reprise et le remix sont des exercices de style qui m’intéressent particulièrement. Pour qu’ils soient réussis, à mon sens, il doit y avoir confrontation entre deux univers. Celui du morceau de base versus celui de l’interprète. Sans collision (et match nul, si possible), point d’intérêt.

Tordre le cou à des monstres musicaux (ou commerciaux ?) (j’ai également remixé Madonna ou Peter Gabriel, ou repris Noir Désir) m’amuse plutôt. En tout cas, je mets un point d’honneur à ne jamais singer l’original.

En ce qui concerne « les Fantômes », c’est un travail de commande pour un spectacle de marionnettes. Des fantômes dansent sur… Billy Jean , d’un certain Michaël, sauce Bernardo. Mais tu m’aurais vu faire le moon-walk en l’enregistrant, t’aurais reconnu tout de suite.

- As tu lu les préconisations du rapport Olivennes sur le téléchargement ? Réactions ?

Tu veux parler du cahier de doléances de la FNAC au gouvernement pour booster les ventes des grandes surfaces culturelles ? Quand je pense qu’aujourd’hui encore cette enseigne base sa communication sur l’accès à la culture pour tous, ses valeurs fondatrices… Les années 70 sont bel et bien révolues, mon bon monsieur.

- As tu sorti des disques dans le commerce ou pas ? Si oui, chez qui ? Si non, pourquoi ?

J’ai toujours dit que ma musique n’est pas vendable, elle n’est pas faite pour ça… En fait, c’est une pirouette pour éluder la question, et surtout ne pas avoir à en assumer la réponse. Je suis par ailleurs conscient qu’aujourd’hui, on n’est pas signé si on n’est pas prêt à tourner. Et pour ça, il faudrait que l’ours sorte de sa tanière. La période d’hibernation n’est pas encore achevée… Quant à l’autoproduction… C’est finalement ce que je pratique sur internet sans l’avouer. Peu importe le support, pourvu qu’il y ait l’ivresse.

- Tu es guitariste, également. Avec qui, comment ?

Avec qui et comment ? Ben… Tout seul, et comme je peux…

Je ne me considère pas instrumentiste. J’ai gratouillé ou beuglé dans une paire de groupes. Ça forme la jeunesse…

Le seul instrument que j’ai l’impression d’à peu près maîtriser à l’heure actuelle est la souris. Pour le reste, j’utilise à l’occasion une guitare ou un accordéon pour quelques prises parce que j’estime que le virtuel n’est pas suffisamment crédible sur ce type de son. Et je brame encore, les beaux jours venus.

- Avant toute chose, peux tu nous dire d’où tu tires cette superbe mélancolie qui coule dans tes chansons (« Directrice », « Estaca », etc.) ? Et puis, d’abord, es tu d’accord pour parler de mélancolie ?

Mélancolie ? Si tu veux, j’ai rien contre… En fait, je compose beaucoup en mineur. Je trouve ce mode beaucoup plus riche que le majeur, harmoniquement parlant. Mais je ne me sens pas mélancolique. Je veux dire, pas perpétuellement tourné vers le passé, les yeux humides et la goutte au nez. Je pense (à vrai dire, j’espère) plutôt en avoir tiré certaines leçons. Ma musique recèle sans doute quelques relents naïfs, enfantins par moments, mais ce n’est en rien pour rattraper le passé.

- Raconte nous « Le Dragon ». Ou plutôt le spectacle scolaire qu’il était. Tu faisais quoi, c’était où ?

Le dragon fait partie d’une bande son pour un atelier théâtral scolaire. Je ne connais ni le metteur en scène, ni les comédiens. C’est simplement un copain qui m’a dit « j’ai ce truc à faire. On le fait ensemble ? ». Cela faisait longtemps qu’on voulait bosser en duo. L’occasion était trop belle pour la laisser passer. Ce n’est pas ce que j’ai fait de plus « prestigieux » (avec tout le cortège nauséabond que le mot peut drainer dans son sillage) mais j’y ai pris un réel plaisir, je ne suis pas mécontent du résultat, et cette collaboration va faire à coup sûr des petits.

D’autre part, je n’ai pas vu le résultat. Il parait que c’était bien. Je regrette un peu, mais c’est ainsi. Je réponds parfois à des commandes sans réellement savoir qui est derrière, où ça va aller ni ce que cela va donner. Mais ça rend service, et ça me fait chercher, avancer. C’est mon gagnant-gagnant à moi.

- Si j’ai bien compris, tu travailles beaucoup avec le théatre. Quel est ton rôle ? Comment vois tu ton travail à ce moment là ? Tu parles d’« illustrations sonores » plus que de musique... Il y a par exemple un superbe travail de déconstruction de l’opéra de Franz Léhar, « la veuve joyeuse »...

En fait, j’ai commencé sur un quatre pistes il y en un bon paquet d’années maintenant. Puis j’ai arrêté, pour cause d’expatriation. J’ai passé deux ans au Maroc, sans matos ou presque. J’ai monté là bas un petit groupe, sans aucune prétention. Le but était de bien se marrer, boire des bières et plus si affinités… (Mission accomplie de ce côté-là). A mon retour en France, une personne de mon entourage proche a monté un spectacle de marionnettes. Elle m’a dit « tiens, tu pourrais remettre en route tout ton bazar, et nous faire un petit morceau, genre générique ». Alors je m’y suis mis, une après-midi. Le soir, elle a écouté, et m’a dit, ouah, c’est classe. Tu pourrais nous en faire un autre, pour telle scène… Alors j’en ai refait un autre. J’en ai finalement fait une vingaine (très inégaux…) pour ce spectacle. Puis d’autres metteurs en scène ont entendu ce travail et m’ont contacté. Ca a démarré comme ça.

Aujourd’hui, j’aime beaucoup ce travail de commande, parce qu’il me pousse dans des coins très éloignés de ma culture musicale. Des trucs qui ne me viendraient même pas à l’idée par moi-même. Je ne refuse quasiment jamais ce type de boulot. Comme un défi.

- Dans le spectacle pour enfants « Le voyage en écosse », on sent l’ombre d’un certain Pascal Comelade. Idem dans « Bonbon » (xylophone, instruments jouets). Alors, au choix : on te l’a déjà dit dix fois et ça t’énerve ? Tu es d’accord ? Tu te demandes qui est donc ce Comelade ?

J’ai vécu pendant une vingtaine d’années à trente kilomètres de chez Pascal Comelade, dans les environs de Perpignan. J’ai peut-être l’air de plaisanter, comme ça, mais je pense que ça compte. Que cela participe à une culture, une sensibilité. Après, pour avoir lu certaines de ses interviews, on a clairement des influences communes (Tom Waits, MC5, les Stooges…). Par ailleurs, je me sens assez proche des idées du bonhomme. Alternatif, indépendant… Et on a presque la même coiffure les jours de tramontane, alors… Non, ça ne m’énerve pas. Je trouve même cela plutôt flatteur.

- Et puis, il y a le Vrai Bernardo, chanteur de charme ultra-rock ’n’ roll. Je pense à tes cris sur « Le beau penseur ». Dis moi la vérité : as tu été punk ?

Arf… On m’a déjà traité de punk, mais parce que je suis bordelique au dernier stade. Sinon, non… J’étais même plutôt un knup (tout le contraire d’un punk). Mais effectivement, sans l’avoir été, j’en ai tout de même pas mal écouté (les Pistols, Damned, Richard Hell ou Birthday Party). C’est comme dans les vieilles poêles, il y a toujours un vieux fond de cramé qui reste collé, même si tu les laisses tremper trois jours. Et finalement, c’est peut-être ce qui donne un petit goût particulier à la popote.

L’antre du Vrai Bernardo

- Et puis, il y a le Vrai Bernardo, chanteur de charme ultra-tino ’n’ rossi. Je pense à tes pleurs sur « Maman, la plus belle... ». Dis moi la vérité : qui t’a transmis le patrimoine français (Luis Mariano, Salvador, etc) qui irrigue ton œuvre ? Je pense notamment à « FoPasFo », au cha-cha-cha ici ou là.

Les morceaux dont tu parles sont des commandes : Le « Fopafo » était une chanson bâclée pour un spectacle pour enfants. J’aime pas du tout ce morceau (dans l’intimité, je l’appelle le Falépa). Pour « Maman », c’est ma moitié qui voulait reprendre ça pour la fête des mères. J’ai un peu pensé à la mienne en le faisant, et le résultat est plus trash que prévu…

Sincèrement, Tino et son sapin populo qui se fait les boules en or tous les décembres depuis cinquante ans, c’est pas vraiment ma tasse de thé… Pour moi, la chanson française, hormis Noir Désir, Bashung ou Gainsbourg, c’est plutôt Brassens, Brel ou Lapointe. Ca fait un peu tarte à la crème, mais… C’est bon, la crème, des fois.

- Et puis, tu as une faiblesse, comme nous tous ici, pour le mix-activiste. Il y a bien sûr « Je n’ai pas changé » de Sarkozy sur une musique torturée de Iglesias (« Je n’ai pas changé »), avec ce ping-pong entêtant : « Je n’ai pas changé / heureusement que j’ai changé ». Il y a ton morceau sur Serge Dassault, magnat de la presse et de l’industrie aéro-militaro-nautique. Ou celui sur François Bayrou sur l’air de « La Vie, faut pas s’en faire ». Comment en es tu venu à plonger dans cet univers ?

Une rencontre. Quand j’étais sur le blog dont je parlais il y a quelques lignes, un jour, une blogueuse qui me rendait régulièrement visite m’a dit : Tiens, ils font un concours de remixes à côté. C’était le début du netlabel Antisocial (www.antisocial.be), mené par JKP. Alors je leur ai fait un truc avec l’incroyable interview de Dassault. J’ai cherché à retranscrire de manière abstraite ce que j’entendais en toile de fond dans son discours.

Par la suite, je suis resté en contact avec JKP, parce que j’aime bien sa manière de voir les choses. Il propose de temps en temps des thèmes assez loufoques, originaux. Alors je participe très régulièrement à ses compilations.

Par contre, quand je dis une rencontre, je ne sais en fait pas à quoi ressemble la tête de JKP, il n’a aucune idée de la mienne. Mais on a suffisamment échangé de mails pour savoir à peu près ce qu’elles contiennent.

Pour « Je n’ai pas changé », par exemple, c’était pendant la campagne présidentielle, où la voix notre MC Sarko est passée en quelques jours de celle d’un chiwawa à celle d’un curé de campagne. J’ai alors contacté JKP pour lui dire qu’on pourrait faire un truc dans l’esprit publicité avant-après où le mec chauve se retrouve avec une moumoute à la Jackson 5. Là, il me répond « j’y avais pensé en reprenant la chanson d’Iglesias ». Idée géniale. On y a donc travaillé en parallèle.

- Parle nous de l’une de tes pièces maitresse : « Windows Buena Vista Antisocial Club », à base de son système de Windows XP... C’est venu comment ?

En fait, c’est venu un peu par hasard… J’ai participé à un concours de remix de « Shock the Monkey », de Peter Gabriel. Il fallait commenter son travail, alors j’ai juste cité les quelques logiciels que j’avais utilisé, dont une paire de plug-ins de chez Ohm Force (des gars très bien sous tout rapport, très drôles en plus d’être compétents). Quelques heures après avoir posté mon morceau, j’ai reçu (hasard) une newsletter de ces même Ohm Force. Alors je leur ai répondu, tiens, c’est rigolo, je viens de faire de la pub pour vous chez Real World Remix. Le gars a écouté, ça lui a plutôt plu. Quelques jours après, il m’a demandé de faire un morceau de démo avec leurs joujous. Ne sachant trop que faire, je me suis dit que pour illustrer l’action de leurs machines infernales, je n’allais m’appuyer que de sons d’ordinateur (clavier, souris, et sons « Windows »).

Ce morceau a été publié sur le site de Ohm Force (tiens, ça fait quatre fois que je les cite, il faut que je pense à leur demander un pourcentage sur les ventes à venir…), sous l’appellation Blue screen , juste à côté d’un producteur de Duran-Duran.

Je dis ça parce que gamin, j’étais fan de ce groupe. Là, quand j’ai vu que je frôlais ce vieux rêve du bout du doigt, je me suis décongelé une part de tripes à la mode de Lyon pour fêter ça.

- On dit que Tom Waits est venu t’aider pour écrire « Hyme1 complet3 », avec son côté bastingue déglingue. Idem avec « Tango » et quelques autres. Tu démens ?

C’est étrange. J’ai lu nombre d’interviews du bonhomme, et jamais un journaliste ne lui a demandé si Le vrai Bernardo était venu l’aider à composer…

Monsieur Waits est clairement une référence forte pour moi. Il est un condensé de tout ce que la musique américaine a donné de meilleur le siècle dernier. Deux (trois) doigts de poésie, une voix de trois tonnes avec laquelle il jongle comme un gamin joue avec un ballon de baudruche… Il est hors du temps, hors des modes… Hors norme.

- Parle nous de tes dix ans. Quand tu regardais la télé (« JamesNoël »), quand tu voulais être l’araignée (« Spider », superbe, tout en fading), que tu ne confondais pas encore le pingouin de Batman avec Raffarin, et que tu écoutais des « comptines pour enfants pas sages ».

A dix ans, j’étais un enfant trop sage.

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