Konix Speedking

Grandeur et décadence des bâtons de joie

par Antoine, 1er décembre 2003

Je vous parlerai ici de la grande époque de l’informatique personnelle,
la vraie, la noble, celle qui n’était pas infiltrée par les rejetons des
logiciels corporate ; celle où l’on n’installait pas de « tableur » sur
son ordinateur, et où le logiciel de traitement de texte n’était
utilisé que par quelques fanzineux pour propager leur passion. En cette
ère d’authenticité, les joysticks étaient binaires et non pas
analogiques. Impossible de faire varier la pression sur le manche pour
accélérer ou ralentir le mouvement... on va à gauche, ou on ne va pas à
gauche : point barre ! Cette rusticité a pour contrepartie une ergonomie
beaucoup plus simple, l’impression d’un rapport direct et franc avec
la machine au contraire du toucher indécis des joysticks « analogiques ».

Deux écoles

Poussées par l’implacable progrès vidéoludique, deux écoles se sont
rapidement distinguées dans l’artisanat méconnu de la
confection de joysticks. D’un côté, on cherchait à accumuler les fonctions
améliorant la puissance du joy.
Cela a commencé avec l’autofire (fonction, très utile dans certains shoot’em up,
qui permet de tirer des rafales sans se fatiguer le doigt), et continua
avec une prolifération de boutons supplémentaires en tous genres : des
carrés, des ronds, des colorés, des qui rippent, des qui
glissent, des qui chuintent ou qui couinent...

Ironiquement, certains créateurs de jeux video, se rendant compte que
leurs jeux devenaient faciles à battre en utilisant l’autofire - à cette
époque où les jeux ne cherchaient pas à être réalistes, les
munitions n’étaient pas toujours limitées et les ennemis esquivaient
rarement les coups... -, programmèrent rapidement des routines pour détecter
l’autofire, et interdire son utilisation. Quant aux boutons supplémentaires,
pour ne pas pénaliser ceux qui n’en disposaient pas, ils étaient généralement
relégués à des fonctions annexes, peu utiles.

L’autre école prêchait la simplicité fonctionnelle associée à la finesse de
l’ergonomie. Des designers géniaux (parfois) ou délirants (souvent) rivalisaient
d’inventivité dans le dessin du joystick. On a pu voir des joysticks à
double manche, des joysticks à touches sensitives, des designs tellement
étudiés qu’il était absolument impossible, si l’on était gaucher, de
jouer avec la version pour droitier, même en se tordant le poignet ! Les
magazines d’antan, pourvus de l’enthousiasme naïf propre aux hobbyistes,
relayaient régulièrement les promesses d’une jouabilité révolutionnaire
apportées par le nouveau joystick du constructeur X.

un souvenir incomparable

L’école majoritaire était la première, celle des boutons à gogo. D’abord
parce qu’il est plus facile de concevoir et
de vendre des boutons supplémentaires qu’une ergonomie améliorée.
Ensuite parce que les joueurs vieillissant, et les ordinateurs devenant
plus puissants, de nouveaux types de jeux ont commencé à tirer
réellement parti des pléthores de boutons : notamment, les simulateurs
de vol.

Pour ma part, j’ai toujours préféré la deuxième catégorie, n’aimant pas
avoir un joystick qui ressemble à un cockpit d’avion de ligne. Le
joystick indépassable sur ce plan, celui dont la possession laissa à
beaucoup un souvenir incomparable, c’est le Konix Speedking.

Le Speedking, qui portait bien son nom, se distinguait par un design
particulièrement minutieux sous ses apparences de simplicité.
Le boîtier ne se fixait pas avec des ventouses
comme la plupart de ses congénères. Il tenait dans la main... Mieux, il
épousait et emplissait parfaitement la main ! A tel point que la version
pour droitier était inutilisable par les gauchers, et vice-versa. La
main qui tenait l’engin, donc, était la main gauche pour les droitiers.
Elle soutenait délicatement la forme galbée du dessous du boîtier - dont
le plastique présentait un grain rugueux
afin d’éviter tout glissement - et remontait du côté droit, où l’unique
bouton de feu tombait à point sous l’index gauche.
Le majeur gauche, s’il n’avait pas de bouton à contrôler, n’en bénéficiait pas
moins d’un subtil renfoncement afin de parfaire la prise en main. Enfin, un
décrochage, à l’arrière du boîtier, du galbe inférieur, en réduisait
l’épaisseur pour ne pas fatiguer les deux derniers doigts de la main,
plus petits et plus faibles.

Le manche de direction, lui, était tout naturellement manié par la main
habile du joueur. L’ensemble procurait un tel contrôle qu’il donnait plus
la sensation d’une géniale prothèse
que d’un accessoire autonome. L’absence de ventouses et l’inutilité de tout
plan fixe permettaient une grande liberté de mouvement dans le jeu (on pouvait
ainsi jouer un peu sur son lit avant d’aller se coucher). Les contacts
du bâton et du bouton de feu étaient assurés par des microswitches, de
petits interrupteurs mécaniques extrêmement résistants qui apportaient
l’avantage supplémentaire d’un déclic sonore très pratique à l’usage.


La mécanique était d’une simplicité biblique. Quand le bouton de feu
commençait à mollir, ou que le bâton donnait des signes d’asymétrie, il
suffisait de dévisser l’unique vis de montage, de localiser le
microswitch en cause et de le remettre en place en s’aidant
éventuellement d’un peu de colle pour plastique. Le boîtier remonté, on
pouvait plonger dans le feu de l’action sans crainte d’une rechute.
Ainsi un Speedking pouvait combler son propriétaire pendant des années
(sans être pour autant plus cher que les autres : il était vendu au
même prix qu’un joystick moyen). Il était d’ailleurs conseillé d’en
acheter deux, au cas où un copain passe à la maison : pour qu’il ne fût
pas vexé d’avoir à utiliser un joy médiocre qui lui donnerait un
handicap face à vous qui refusiez de jouer avec autre chose que votre
joystick fétiche.
Evidemment, si votre ami est gaucher...

version autofire

La synchronisation plaisante des deux mains

J’ai toujours pensé que l’utilisation d’un joystick doit procurer un
agrément physique. Voilà pourquoi je déteste les joypads, ces
protubérances de plastique incommodes qui privilégient l’esbrouffe
esthétique sur le plaisir de prise en main ;
c’est aussi pour cette raison que j’aime peu les consoles. Quant
aux ordinateurs, après l’erreur que fut le passage aux joysticks
analogiques (qui détruisent le plaisir que peut apporter
un bon vieux joystick binaire, et ont considérablement retardé
l’apparition de jeux d’arcade dignes de ce nom sur PC, faute d’un marché
du joypad suffisamment développé sur cette plate-forme), on a finalement
trouvé une solution moderne et intelligente grâce au combo
souris-clavier. La configuration dominante (souris dans la main droite pour
viser, tirer et changer d’arme avec la molette, clavier de la main gauche pour
se déplacer, sauter, esquiver et s’accroupir) procure beaucoup de plaisir à des
millions de hardcore gamers dans le monde. La synchronisation plaisante des
deux mains, la fluidité du mouvement, l’ergonomie généralement excellente des souris
modernes - notamment la toute simple mais indémodable Logitech à molette - permettent
enfin au jeu d’arcade sur PC de devenir un genre majeur. Ainsi une partie tactique de
Capture The Flag sur Internet fournit l’occasion grisante de mesurer son habileté à
manier le clavier et le mulot en une partition digitale constamment réinventée
à partir de patterns pré-existants, comme peut l’être un boeuf pour un musicien de jazz.
On en viendrait presque à couper les hauts-parleurs quand on joue, pour mieux entendre la
mélodie répétitive des corps de plastique.

Néanmoins tout cela ne remplacera pas l’inoubliable rusticité du Konix Speedking.
On pourrait se perdre en dissertations freudiennes sur l’utilisation d’un tel
joystick, qui associe la prise en main moelleuse d’un galbe au maniement brutal d’un
bâton vertical. La rudesse des microswitches de métal, la rugueur du plastique noir - même
s’ils étaient contrebalancés sur certaines versions par l’adjonction hérétique d’un
autofire... -, la sensation persistante d’un design conçu spécialement pour
la main qui le tient et pas celle d’un autre, tout cela concourt à faire du Speedking
un prolongement du corps qui se l’approprie. Ce à quoi un combo clavier-souris,
trop sophistiqué voire cérébral - il faut le configurer avant de l’utiliser, chose
impensable avec un joystick muni d’un unique bouton ! -, ne pourra jamais atteindre.
En attendant l’extension électrique du cerveau humain par connexion directe aux neurones...

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Messages

  • Merci pour cette plongée dans nos vertes années.

    Une autre caractéristique intéressante du Speedking, et pas des moindres, tient justement à l’absence de tout support stable : le joueur avait parfois tendance à suivre du buste les mouvements imprimés à l’élément qu’il contrôlait sur l’écran.
    Cet aérobic, excellent pour la digestion au demeurant, allié aux redoutables défis intellectuels de Cauldron II, par exemple, a contribué à donner à l’informatique personnelle ses lettres de noblesse en faisant entrer dans l’ère digitale la devise Mens sana in corpore sano.

    Ce merveilleux programme de rééducation de notre jeunesse a malheureusement laissé la place au PC, à Internet, à ses petites filles qui sucent des poneys, et le seul exercice physique auquel les enfants s’adonnent aujourd’hui devant leur canon à électrons les rend sourds.
    Triste période.

  • Que de souvenirs à la lecture de cet article, bonne idée et joli effort.

    Il serait intéressant à ce propos d’étudier l’émergence de l’opposition ordinateur/console en se basant sur le fait qu’historiquement, les oridinateur utilisaient des joysticks dont la main droite dirigeait les mouvements et la main gauche étant dédiée au(x) bouton(s) alors que les joypads consolesques pratiquaient l’inverse.

    Et si la grande chute des jeux sur PC était dus à l’invasion des joypads ?

    Julien

  • j’adhère pleinement à cette loghorrée speedkingienne anti-122 boutons,
    mais perso j’étais plutôt "navigator" (même principe que la speedking mais en bleu, et ça se tenait plus comme un cornet de glace).

    Souvenirs, souvenirs...

  • Faux , concernant l’impossibilité pour les gauchers de jouer avec le speedking des droitiers. J’ai fait moi même l’experience de jouer quelques milliers d’heures à kick off sur amiga 500 avec ce joystick fabuleux et ma parole , je niquais tout le monde.

    MAX LE GAUCHER

    • Idem, je suis gaucher, et mes speedking m’ont toujours fidelement accompagné dans kick off, sensible soccer, speedball, lethal xcess...

      Que des jeux reposants pour les manettes quoi !!

      On fait comment un super slalom avec un joypad ?

  • Fabuleux pour les jeux de plateforme du style "Bubble Bobble", "Rainbow Islands" (j’y jouais sur Atari ST) où il faut sauter dans tous les sens en permanence, et où la vitesse et le contrôle précis des diagonales sont très important. On n’a pas fait mieux depuis. Si je trouvais un Speedking sur port USB, croyez-moi que je ferais chauffer l’émulateur "steem" :)

  • si vous avez des infos pour retrouver ces petites bestioles (y’en a de temps en temps sur ebay, mais pas celui que je cherche : un bouton + switch autofire) je prends ! merci pour cet article qui m’a donné envie de faire chauffer mon atari :)

  • J’ai deux speedking konix chez moi que je n’utilise plus, pour PC.

    Ayant passé comme d’autres plus haut, des week end entier à refaire les coupe du monde entre potes avec kick off sur amiga j’ai pas pu resister à l’envie de prendre deux speedking (une 2 boutons avec un switch off/on autofire et l’autre 2 boutons "Analogue").

    si interessé contact : xlesta at yahoo.com

  • Bonjour,

    Heureux et bleuffé de voir qu’il existe des pages consacrées entièrement à la Speedking, ma préférée depuis mon premier contact avec elle et que je garde précieusement !!!
    Seulement voilà, je viens de la ressortir pour la connecter à mon PC... Savez-vous où l’on peut se procurer un pilote ?

    Merci d’avance pour votre disponibilité.

    Philippe

    • Par hasard, aurais-tu trouvé ce pilote ?
      Parce que mon frère vient de retrouver mon vieux SpeedKing version PC pour jouer à l’émulateur Atari, et il manque le pilote... Mais j’ai peur qu’il soit déçu car la version analogique n’était pas aussi bien que les versions Atari ST !
      D’ailleurs, existe-il un équivalent sur PC aujourd’hui ? Un joystick non analogique qui permettrait de jouer à Kick Off ?

  • J’hallucine !
    2006, et la speedking toujours vivantes.! Des nuits blanches par centaines avec mon meilleur pote à se faire des kick off en coopérations.... s’acharner à finir blood money, techniques de fous ! placement au millimètre pour ce shoot grandiose, ou encore éclater tout ce qui bouge à Xénon II, ou se fritter à coup de bombes avec dynablaster... tout ça sans une cloque !. Et il y a plus de 15 ans ! Je prends une claque ! mais, Merci la speedking
    Longue vie aux Atari/Amiga maniaques

  • Un Konix Speedking pour PC jusqu’au 25 avril 2007 à 18h sur eBay.fr :

    Voir en ligne : Voir l’annonce

  • Je ne suis pas du tout d’accord, la speedking detruisait simplement la paume de la main durant les parties acharnées de speedball 2 à plusieurs durant lesquelles elles prouvaient, par contre, leur extreme solidité. De plus, comment jouer à un wings of death ou un lethal xcess sans avoir le doigt du fire detruit, sachant que l’autofire était inhibé (ou alors fallait prendre l’arme qui ne nécessitait pas de tirer toutes les deux secondes). Moi je dis qu’un bonne vielle manette était bien plus adaptée... et l’histoire l’a prouvée !! :o)

  • Je ne suis pas d’accord sur la solidité de la bestiole... Oui c’était la plus solide des manettes de l’époque, non, elle n’était pas d’une solidité à toute épreuve ! Le pad PS l’est, pas la Speedking ! Je n’ai encore jamais envoyé PostMortem un Pad Playstation, par contre, pour la speedking, j’en ai envoyé une bonne dizaine par le fond, et j’étais pas le seul ;)

  • Merci David pour ce vibrant hommage aux merveilles du passé. Vous etes cool !
    C’est idiot mais plus la technologie accélère, plus je me cramponne aux valeurs durables...

  • Arf, c’est clair que j’en garde de bons souvenirs.
    Cette speedking qui faisait d’un Amstrad CPC une machine de joie.
    Rick dangerous 1&2 avec la précision du roi de la vitesse.
    Forgotten worls ou R-Type ne passaient pas sans elle...
    Il me faut en retrouver une !
    Si elle est adaptée à ta main (gaucher ou droitier) bin le bon vieux jeux d’arcade en 3 boutons maximum devient une bête de concours entre tes mains.

    N’y a t’il pas de rééditions ?
    LE produit culte de fin 80’s début 90’s !!!